La ministre de l’Agriculture Annie Genevard est sous pression. La Mortuacienne doit affronter plusieurs crises actuellement et tente de répondre à la colère des agriculteurs français, à un peu plus d’un mois du salon international de l’Agriculture. Elle nous a accordé une interview dans son fief de Morteau.
Càd : Quelles sont les conséquences attendues ou redoutées de la D.N.C. sur les exportations de bovins en France ?
Annie Genevard : Ma préoccupation première est de préserver l’élevage bovin français de cette terrible maladie. La France est un magnifique pays d’élevage, riche de ses 16 millions de bovins, d’une extraordinaire qualité et variété. Les conséquences peuvent être considérables. Pour l’agriculture française, les exportations liées aux bovins (animaux vifs, viande ou produits laitiers) représentent une manne de près de 5 milliards d’euros pour l’économie française et c’est évidemment en premier lieu du revenu pour nos agriculteurs. C’est la raison pour laquelle tous les pays européens et au-delà regardent avec une grande attention la façon dont la France gère cette maladie qu’est la dermatose nodulaire contagieuse (D.N.C.). Les moindres failles dans l’éradication de cette maladie se traduiront directement sur les marchés à l’export et entraînaient inéluctablement une chute des prix. C’est déjà le cas avec l’Espagne ou le Maroc qui ont stoppé provisoirement leurs importations. Si les marchés se ferment, la France ne pourra pas absorber seule les surplus et ce serait une perte de revenus considérable pour nos éleveurs. C’est un risque qu’on ne peut pas courir.
Càd : La maladie est-elle maîtrisée ?
A.G. : Dans les Savoies, le Rhône, l’Ain, la dermatose a été éradiquée. Dans le Doubs et le Jura, la zone réglementée sera bientôt levée. À l’exception de l’Occitanie en ce début du mois de janvier, la France sera donc indemne de la maladie. Et nous la vaincrons également en Occitanie.
Càd : D’où la position du gouvernement sur l’abattage systématique des bovins ? Est-ce que cette mesure pourra-t-elle être modifiée en fonction des résultats de l’étude que vous avez confiée au C.I.R.A.D. (Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement) ?
A.G. : L’abattage d’un troupeau est une terrible épreuve, dont les anciens qui ont connu cela par le passé (fièvre aphteuse, vache folle…) parlent encore avec émotion. Cela me touche évidemment énormément. Mais le protocole qui avait été validé à la quasi-unanimité du Parlement de l’élevage, instance qui réunit tous les acteurs, est hélas le seul qui vaille pour le moment car cette maladie est très contagieuse et elle est mortelle pour au moins 10 % du cheptel. Et cette maladie peut être asymptomatique et même indétectable aux tests ! L’Espagne et l’Italie ont appliqué avant nous ce protocole pour éradiquer avec succès la maladie. En comparaison, l’Albanie avait mis trois ans pour se débarrasser de la maladie parce que ce pays avait opté pour un abattage partiel des troupeaux. Résultat : 7 500 foyers avaient fait leur apparition dans les Balkans. En France, on a abattu 0,02 % du cheptel. Je précise qu’il y a eu plus d’abattages pour la tuberculose bovine que pour la D.N.C.
Càd : Une vaccination intégrale des bovins en France est-elle à l’étude ?
A.G. : Le seul chemin d’espoir pour éradiquer la maladie, c’est en effet la vaccination. Mais elle prend du temps. Et un animal vacciné peut aussi tomber malade avant d’être immunisé. Toutes ces raisons m’ont poussée à confier au C.I.R.A.D., l’organisme de recherche spécialiste de cette maladie, une étude qui doit déterminer comment la gestion de la maladie peut évoluer quand l’immunité collective est atteinte. La question de la vaccination intégrale est légitime. Cependant, on sait qu’elle rencontrerait aussi des obstacles car chez les éleveurs aussi il y a des antivax. Et si on prenait cette décision, cela signifierait qu’on maintient la France sous cloche pendant une période très longue. Avec 16 millions de bovins, et une qualité génétique qui fait l’admiration du monde entier, la France a un élevage exceptionnel. C’est ce patrimoine-là que nous tentons de protéger actuellement.
Càd : Le cas de Pouilley-Français a été le déclencheur de la crise. Dans ce dossier et dans d’autres, peut-on affirmer que l’origine de la maladie est liée à des transports clandestins de bovins ?
A.G. : Le cas de Pouilley-Français a surtout déclenché une crise médiatique alors que jusque-là on gérait la maladie avec une efficacité discrète, même si des réticences existaient déjà quand on décidait d’abattre un troupeau et c’est tout à fait légitime. À partir du moment où des représentants nationaux sont venus à Pouilley-Français, les choses se sont compliquées. Par ailleurs, les transports non déclarés d’animaux peuvent bien sûr contribuer à diffuser la maladie.
Càd : Vous êtes beaucoup attaquée sur cette question, les réseaux sociaux se déchaînent. Comment encaissez-vous ces réactions ?
A.G. : J’essaie de me préserver de toutes les horreurs qu’on peut lire sur les réseaux sociaux. Des messages publiés souvent par des personnes qui n’ont rien à voir avec l’agriculture. Mon seul sujet en ce moment, c’est de contribuer à sauver l’élevage français. Il faut être solide et ne jamais oublier la cause pour laquelle on se bat : l’agriculture est un des piliers de notre nation. Elle est menacée, il faut la défendre. C’est ma seule boussole, et je ne me déroberai jamais.
Càd : Avec cette crise de la D.N.C., certains vous accusent une fois de plus d’accointance avec la F.N.S.E.A. qui approuve vos méthodes. Une fois pour toutes, pouvez-vous démontrer le contraire ?
A.G. : Il n’y a pas un seul ministre de l’Agriculture qui ait échappé à cette mise en cause. Je le répète une nouvelle fois : je travaille avec tous les syndicats, sans exception, et jamais le dialogue n’a été rompu avec aucun. Ce sont des corps intermédiaires qui ont tous intérêt à travailler avec le gouvernement dans la franchise et le respect mutuel. Ils sont libres, et moi aussi. Je ne suis inféodée à personne, malgré la petite musique qu’essaient de faire entendre certains syndicats. Cette lecture politique n’est pas à la hauteur des enjeux de notre agriculture. De mon côté, je défends un modèle agricole qui ne tourne pas le dos à la production, qui veut travailler à la souveraineté alimentaire de la France, un modèle équilibré entre le respect de l’environnement et de la production. Je défends l’idée que notre agriculture doit être diverse. Il n’y a pas un seul modèle d’agriculture, mais une multitude, y compris bien sûr l’agriculture paysanne de petites exploitations et les circuits courts, qui ont toute leur raison d’être mais qui ne suffisent pas à nourrir la France.
Càd : Comment pouvez-vous vous projeter sur le prochain salon de l’Agriculture, et peut-on imaginer un S.I.A. sans bovins ?
A.G. : Il reste environ 6 semaines avant le salon, c’est à notre portée. D’ici là on aura vacciné près de 2 millions d’animaux. Les filières emmèneront sans doute des bêtes, mais peut-être moins que d’habitude.
Càd : Concernant le Mercosur dont la signature avait juste été repoussée de quelques semaines, que pouviez-vous attendre de plus en faveur des pays européens ?
A.G. : On a déjà montré que la France était capable de convaincre d’autres pays : l’Irlande, la Pologne, l’Italie, la Belgique, etc., que ce Mercosur est un accord d’un autre âge, qui expose terriblement nos filières (volailles, boeuf, sucre, éthanol, miel…). Depuis le début, je n’abandonne pas, je me bats contre cet accord. L’agriculture n’est pas une variable d’ajustement, ça ne peut pas être "volailles contre voitures".
Càd : Néanmoins, rien n’aurait pu empêcher sa signature, pas même votre détermination ?
A.G. : Dans ce contexte et pour montrer toute notre détermination, je viens de prendre plusieurs initiatives. La première est d’interdire les denrées importées qui comportent des traitements interdits dans l’Union européenne. C’est une façon de dire que pour lutter contre une concurrence déloyale, on décide d’interdire l’importation de certaines denrées. C’est une manière aussi de faire prendre conscience aux Français que le patriotisme agricole est nécessaire. Deuxième décision prise en ce début d’année : on renforcera de manière forte les contrôles douaniers des produits agricoles qui entrent sur notre territoire. Sur cette question de Mercosur, je dis au monde agricole que sa demande d’équité et de justice est légitime et entendue, et que quelle que soit l’issue du Mercosur, les décisions de la France seront très regardées. Le dossier est loin d’être terminé. Car même si le traité est signé au Conseil européen, il devra être voté, puis ratifié par le Parlement européen. On n’est donc pas au bout du chemin.
Càd : Autre combat à mener : la prochaine P.A.C. Que pouvez-vous annoncer sur ce point ?
A.G. : J’annonce au sujet de la P.A.C. qu’il ne manquera pas un centime de la participation de la France à la future P.A.C. Le gouvernement prend l’engagement qu’il y aura au minimum 65 milliards d’euros pour la politique agricole.
Càd : N’avez-vous pas eu le sentiment d’être un peu dépossédée de certains dossiers et que c’est le Premier ministre qui a repris la main ?
A.G. : Un Premier ministre qui ne prend pas en main avec sa ministre une crise à dimension nationale, ça n’existe pas, c’est dans la logique des choses, et je reste évidemment impliquée totalement à ses côtés.
Càd : Face à de telles crises, et aux réactions de certains syndicats ou agriculteurs à votre encontre, avez-vous songé à démissionner ?
A.G. : Pas un seul moment je me suis dit que j’allais lâcher l’affaire. Pourtant, de l’avis même de mes prédécesseurs à ce ministère, il n’y a jamais eu autant de crises simultanées à gérer.
Càd : Vous avez choisi de rester au gouvernement malgré les consignes de votre parti L.R. dont vous être suspendue. Pourquoi avoir fait ce choix ?
A.G. : Je suis toujours membre des L.R., je ne peux juste plus m’exprimer nationalement au nom du parti pour l’instant. Une chose est sûre : je n’irai pas ailleurs dans un autre parti que L.R. Je prends cet épisode avec beaucoup de philosophie, moi qui connais ce parti depuis si longtemps. Ce que m’importe, c’est la fidélité à mes idées, à mes valeurs, celles du travail, de l’ordre, de la défense du mérite et des territoires… Au moment de faire un choix, je me suis demandé où je serais le plus utile : dans mon parti, ou après des agriculteurs ? J’ai choisi ma mission auprès des agriculteurs. Certains ont fait d’autres choix, quitte à un peu abîmer leur image. Personnellement, je crois à la morale de l’action.
Càd : Quelle est votre position pour 2027 ?
A.G. : L’important est que ma famille politique soit représentée dans cette élection. Il faut laisser passer les municipales. La question qui reste entière est de savoir qui de notre famille politique pourra le mieux incarner cette candidature. Le départage sera sans doute difficile…
