Le directeur d’une compagnie équestre du Haut-Doubs est accusé de harcèlement moral et sexuel, et de violences sexuelles par 5 plaignants. L’audience au tribunal prévue initialement le 28 novembre 28 novembre est renvoyée au 6 novembre 2026. Pour autant, la parole commence à se libérer sur les violences subies dans ce milieu

Le spectacle équestre est-il en train de lancer son mouvement #Metoo à l’instar du cinéma en 2018 ? Une chose est sûre, la parole commence à se libérer. Harcèlement moral, sexuel, agressions, abus et dégradations des conditions de travail… Certaines personnes osent enfin raconter ce qu’elles ont vécu dans le milieu très fermé du spectacle équestre.

Le collectif “Balance ton spectacle équestre” s’est créé en août dernier et contribue à médiatiser les abus constatés dans le monde du spectacle équestre (voir ci-contre). Le tribunal judiciaire de Besançon a ouvert un procès à l’encontre d’un directeur d’une compagnie équestre du Haut-Doubs pour harcèlement moral et sexuel et agressions sexuelles sur plusieurs périodes. Cinq plaignants se sont portés partie civile. L’audience, initialement prévue le 28 novembre, a été renvoyée au 6 novembre 2026. Un délai d’un an, difficile à encaisser pour les parties civiles. “Un délai si long nous paraît surréaliste : lui pourra évoluer encore en toute impunité pendant un an. Et nous, nous ne pouvons pas tourner la page, nous restons dans l'angoisse et la crainte. Nous nous préparons à revivre ces moments pré-procès hyper éprouvants une seconde fois…”, ont-elles confié.

De nombreux témoignages dénoncent le milieu toxique du monde équestre (Antoine Poupel-Zingaro).

Si la tenue d’un procès dans ce type de cas reste rare, ces situations d’abus sont largement connues depuis de nombreuses années dans le milieu. Charlotte* et Élodie* ont accepté de témoigner de leur expérience qui résonne avec beaucoup d’autres témoignages. Preuve encore de l’emprise et de la crainte exercée par les supérieurs hiérarchiques dans les compagnies de spectacle équestre, elles souhaitent rester floues sur certaines situations vécues, par peur d’être reconnues et de subir des représailles. D’autres ont évoqué une “crainte viscérale de leurs agresseurs de leur capacité de nuire physiquement.” Reste que les mécanismes que décrivent Élodie et Charlotte sont répandus.

Dans ce petit milieu sclérosé, avec un “côté très patriarche, ce sont souvent des hommes les patrons” remet Élodie, l’emprise est énorme, l’omerta omniprésente. “Souvent, les gens de chevaux ont une sensibilité. Et à travers le succès, il y a aussi des ego surdimensionnés, souligne Élodie. J’ai fait beaucoup de compagnies, on traite l’humain comme les chevaux, il y a une objectivation, c’est un outil de réussite.” “Pour les hommes de chevaux de la vieille école, les femmes sont considérées comme des juments”, abonde Charlotte.

Les deux femmes racontent un mécanisme d’emprise bien huilé : à l’arrivée dans une compagnie, la personne (sous le statut d’intermittent ou de stagiaire) est adulée. Elle a l’impression d’avoir une énorme chance. “On fait profil bas quand on voit des abus parce qu’on ne veut pas subir la même chose. Et à la première contestation, on devient le bouc émissaire. Un climat de terreur est instauré.”

Face à l’emprise, les victimes d’abus ne se rendent pas compte de la gravité des faits. Bien souvent, les jeunes rêvent d’apprendre, font tout pour percer et sont éblouis par les plus âgés qui ont réussi. Illustration choquante : alors que toutes les femmes se font réveiller par un homme (reconnu dans le milieu du spectacle équestre) à coups de sexe sur le visage, tout le monde rit. Aucune femme, adulte ou mineure, n’a pris conscience de la gravité des faits. Les exemples, malheureusement, sont pléthores.

Alors que Clovis* se blesse lors d’une répétition non déclarée, personne ne prend soin de l’emmener aux urgences. Il faudra attendre le lendemain pour qu’un collègue sur son jour de congé le transporte. On le traite de mauviette de s’être blessé, “Tu ne sers à rien”, etc. Poussée à bout, Charlotte* a envisagé un moment de se casser une jambe pour pouvoir être arrêtée, “un truc hyper grave pour ne pas qu’on me le reproche…”

Au-delà du harcèlement moral et sexuel, et des agressions, c’est bien tout un système de management toxique qui est dénoncé, où le droit du travail ne s’applique presque jamais. “Les chevaux, ce n’est pas une moto, il faut nourrir les chevaux de haut niveau cinq fois par jour, il faut balayer le fumier, etc. C’est un métier passion avec des petits salaires, 7 jours sur 7 sans vacances, sans dimanche. C’est une passion qui peut enfermer, on n’a plus de lien avec la réalité, précise Élodie. Souvent, ce sont des huis clos à la campagne où on dort tous sur place avec les animaux. Il faut être vigilant, il faut faire attention à garder le contact avec des jeunes femmes qui débutent dans une compagnie de spectacle équestre, à vérifier les heures qu’elles font, si elles sont bien logées. Bien souvent, on offre une caravane pour dépanner la jeune mais la caravane ne ferme pas à clé. Et à minuit, elle voit débarquer le patron…”

C’est d’ailleurs après plusieurs expériences d’un système abusif et toxique dans différentes compagnies de spectacle équestre, dans différents endroits du pays, que Charlotte a décidé de parler. “On minimise, on a honte. J’étais désemparée.” Il a fallu l’aide d’associations et de professionnels de la lutte contre les violences pour lui faire prendre conscience que ce n’était pas de sa faute. Plusieurs victimes ont pu bénéficier du dispositif d’aide et de la cellule écoute de la mutuelle des intermittents, Audiens.

Malgré tout, il existe tout de même quelques écuries bienveillantes. Plusieurs femmes ont mentionné les écuries de Chantilly, où le droit du travail s’applique vraiment. La compagnie équestre du château de Chantilly est dirigée par une femme, Sophie Bienaimée.

Quant à la prochaine audience devant juger le directeur d’une compagnie du Haut-Doubs, les parties civiles ne demandent rien, si ce n’est une condamnation. Or, souvent, ce type de violences insidieuses est difficile à prouver. À titre d’exemple, en 2018, une plainte pour violences sexuelles sur deux sœurs, l’une mineure, l’autre majeure, visait le champion du monde de voltige équestre Jacques Ferrari. En 2021, cette plainte a été classée sans suite, faute de preuves suffisantes pour ouvrir un procès. Il est bon de garder à l’esprit qu’un classement sans suite ne signifie pas que la plainte est irrecevable ou que les faits dénoncés sont faux.


Cet article vous est proposé par la rédaction de La Presse Pontissalienne
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