Cette nouvelle source d’énergie fut aussitôt adoptée par l’industrie horlogère locale bien avant que son usage domestique ne se généralise.
Les historiens considèrent l’année 1881 comme l’entrée dans l’ère industrielle de la production d’électricité. Les Français se pressent cette année-là à une exposition à Paris dévoilant les avancées dans ce domaine : l’ampoule d’Edison, le téléphone de Graham Bell, la dynamo de Gramme, le tramway électrique et même une première étude de réseau de distribution. En 1884, Louis Dumont, industriel suisse, conçoit la première centrale hydroélectrique de France à Bellegarde dans l’Ain, permettant à la ville de devenir la pionnière nationale de l’éclairage public.

Dans le Doubs, contrairement aux idées reçues, l’électrification n’est pas partie des villes, mais de la frontière suisse. Le site naturel de la Goule présentait déjà un barrage naturel provoqué par un éboulement de falaise lors d’un séisme violent en Haute Alsace en 1356. Le cours de la rivière fut obstrué mais les eaux réussirent à se frayer un goulet qui laissa son nom à l’endroit (la Goule). Comme à Bellegarde, ce sont des industriels suisses qui comprirent le potentiel de ce barrage naturel. Un arrêté préfectoral du 26 novembre 1891 autorisa nos voisins à dériver les eaux françaises du Doubs pour la mise en œuvre d’une usine de production. La Société des Forces Électriques de la Goule fut fondée le 2 décembre 1893 à l’initiative du cabinet d’ingénieurs Rothacher & Cie.

Après à peine plus d’un an de travaux, dix communes du Vallon de Saint-Imier et des Franches-Montagnes disposèrent de l’électricité en décembre 1894. En 1893, le préfet publia un nouveau décret obligeant la société suisse à sauvegarder les intérêts des communes françaises voisines. Une nouvelle installation vit donc le jour en 1894 pour répondre à la demande de l’État français mais aussi pour s’assurer du potentiel de distribution en France voisine, avant que la concurrence ne s’installe.
Le 6 octobre de cette même année, une délégation française emmenée par Alcime Binétruy, maire de Charquemont et industriel horloger, est reçue à la Goule. “S’il est ainsi impliqué dans une rapide arrivée de l’électricité sur le plateau, c’est parce qu’il a compris les avantages qu’elle pourrait apporter à cette industrie horlogère qui nourrit en grande partie les familles du coin. En particulier, des lampes performantes favoriseraient le travail spécialement minutieux des horlogers. Ce serait aussi une bien meilleure source d’énergie pour les machines que lui et ses collègues fabricants utilisent dans leurs ateliers”, écrit Gilbert Baudoin dans une publication détaillée.
Suivirent les travaux complexes de l’installation de la ligne électrique, de l’usine à Charmauvillers. Maîche, Charquemont, Damprichard, Charmauvillers et Le Russey furent raccordés fin 1895-début 1896. “Incontestablement, cela va permettre à leurs industries horlogères de retrouver la prospérité, du moins chez les industriels qui ont accepté la nouveauté et pour ce territoire, alors souvent fustigé pour son conservatisme, d’être pour un temps à la pointe du progrès technologique”, conclut Gilbert Baudoin.
Étude complète de Gilbert Baudoin
Au Clos du Doubs - N° 198 nov-déc. 2025
