Champion olympique de biathlon en 2006 à Turin, le Pontissalien Vincent Defrasne suit attentivement les performances de nos champions régionaux aux J.O. Vingt ans après son exploit, il parle sport, actualité, et reconversion.
Càd : Il y a tout juste 20 ans, vous décrochiez l’or olympique de la poursuite aux J.O. de Turin en battant le géant Ole-Einar Bjørndalen au sprint. En quoi une médaille d’or olympique change-t-elle une vie ?
Vincent Defrasne : Ce titre olympique a bien sûr changé une partie de ma vie, mais pas tout, parce que j’ai justement voulu faire en sorte que tout ne change pas et que ce titre olympique ne soit pas mon seul repère. Une médaille olympique est quelque chose de tellement marquant. Pour moi, c’était un rêve et un objectif sportif, et de décrocher l’or m’a évidemment marqué profondément et durablement, et même 20 ans après, on est encore regardé différemment.

Càd : Votre reconversion a-t-elle dépendu de votre carrière sportive et de votre titre olympique ?
V.D. : Ce que je fais aujourd’hui est tellement profondément ancré en moi depuis longtemps, qu’avec ou sans médaille olympique, je pense que je le ferais de la même manière. Un titre olympique donne de la notoriété, mais ça ne fait pas tout. Le lancement de ma marque Ayaq vient de l’amour que j’ai toujours porté pour les sports de plein air. Ce que j’ai fait avant, c’est-à-dire plusieurs années au C.I.O. et ensuite à la Fondation Somfy, est bien sûr lié à mon parcours sportif et m’a permis de pouvoir concrétiser mon projet d’entreprise que j’ai lancé il y a six ans.
Càd : Entre l’année de votre titre en 2006 et aujourd’hui, le niveau du biathlon a-t-il beaucoup évolué ?
V.D. : Plutôt que le niveau de performance ou le niveau intrinsèque, je pense que c’est la densité d’athlètes à haut niveau qui a augmenté entre ces deux périodes. Sur le plan de la performance pure, de la vitesse sur les skis ou de la rapidité au tir, la performance des meilleurs à mon époque et celle des champions d’aujourd’hui est à peu près équivalente. Le niveau, il avait déjà bien augmenté à partir du début des années 2000. La différence aujourd’hui, c’est que tout le Top 20 va plus vite, chez les hommes comme chez les femmes.
Càd : Quand on quitte le haut niveau comme vous à la fin de la saison 2009-2010, il faut donc forcément du temps pour réussir sa reconversion ?
V.D. : La reconversion est un sujet compliqué quelle que soit la discipline je pense. Dès qu’on décide d’arrêter, on se retrouve nez à nez avec cette question. Après des années de préparation, j’ai pu lancer ma marque en 2020, le premier hiver avec le Covid et les stations qui fermaient…
Càd : Et depuis, la marque Ayaq fait son chemin, y compris à l’international ? Le pari Ayaq est-il réussi ?
V.D. : Oui, nous avons ouvert à l’automne un réseau de distribution au Japon. Ce pays représente un marché potentiel important et stratégique pour une marque comme la nôtre. Bien sûr les temps sont un peu compliqués sur le plan économique, le contexte international est incertain, mais on continue à se développer comme on le souhaite. Une récente levée de fonds et l’arrivée de nouveaux partenaires nous permettent de franchir une nouvelle étape. Avec Ayaq, on est encore au tout début de l’histoire. Ce que je souhaite construire, c’est une marque profondément enracinée et solide. “Je ne dirais pas que le pari est réussi, c’est prématuré, je dirais que la première étape du pari est réussie.”
Càd : Où est basée l’entreprise Ayaq ?
V.D. : Localement, puisque les bureaux sont installés aux Grangettes, au bord du lac Saint-Point. Une partie de l’équipe est là, une autre à Paris, et un réseau de commerciaux dans les Alpes et en Autriche. Au total, une dizaine de personnes qui travaillent au développement de la marque.
Càd : La concurrence n’est pas trop vive sur ce marché du vêtement technique outdoor ?
V.D. : Bien sûr que c’est costaud en face, mais ce ne sont pas non plus des mastodontes comme Google ou Meta dans le numérique. L’univers auquel on s’attelle est fait de belles marques, avec chacune son identité, et la nôtre est basée sur une démarche d’éco-conception profonde, à toutes les étapes du processus.
Càd : Le Haut-Doubs et le massif jurassien en général pourront-ils continuer à être des pourvoyeurs de champions dans les disciplines nordiques alors que la neige fait de plus en plus défaut ?
V.D. : À l’heure où l’on se parle, ça va encore, mais il est clair que les choses n’iront pas en s’améliorant. C’est pour cela que je tire mon chapeau aux clubs locaux qui doivent composer avec un manteau neigeux de plus en plus rare, et qu’on soit entraîneurs ou jeunes compétiteurs, il faut en effet avoir une sacrée volonté pour persévérer. J’ai connu parfois des hivers sans neige quand j’étais gamin (N.D.L.R. : Vincent Defrasne est né en 1977), mais il est clair que ces situations deviennent de plus en plus fréquentes, on ne peut plus le nier. Je ne suis pas pour autant pessimiste, même si je suis un peu alarmiste sur le sujet. Chacun à son niveau peut contribuer à ce que ça aille un peu mieux. “Même s’il faut se préparer au pire, il faut tout de même espérer le meilleur. Et il ne faut surtout pas faire l’autruche.” Si chacun, dans au moins 20 % de ses actions (en matière de transport, de nourriture, de vêtements…) réfléchit un peu par rapport à son impact sur l’environnement, on aura déjà fait un bout du chemin.
Càd : Est-ce que vous pratiquez toujours le ski ?
V.D. : Bien sûr, dès que j’ai un moment de libre, je chausse les skis, en famille, et quelle que soit la discipline. En revanche, je ne touche plus la carabine ! (rires).
Càd : Et vos trois garçons, se sont-ils piqués de biathlon ?
V.D. : Ah non ! De ski, oui, mais pas de biathlon, même s’ils se sont déjà essayés au tir. Eux, c’est plus le rugby et le judo les disciplines dans lesquelles ils s’épanouissent, et je ne les ai surtout pas forcés à se mettre au biathlon !
Càd : Comment jugez-vous la décision des responsables de la station de Métabief de tirer un trait sur le ski à horizon 2030 ?
V.D. : Il y a une réalité à considérer, c’est l’équilibre économique du modèle. En prenant ce virage, je pense que les responsables de la station sont réalistes et lucides. C’est une sage décision.
Càd : En parlant de reconversion, et quelques jours des élections municipales, la politique ne vous a jamais tenté ?
V.D. : Non, même si j’y ai déjà réfléchi il y a quelques années et si on m’avait sollicité, la politique n’est pas mon domaine. La politique locale pourrait peut-être m’intéresser plus que la politique nationale, mais ce n’est pas à l’ordre du jour. Et je n’ai pas été sollicité par les candidats à Pontarlier en tout cas ! (rires).
Càd : Votre portrait trône toujours sur le bord de la rocade en arrivant à Pontarlier. C’est toujours une fierté ?
V.D. : Bien sûr, ça fait plaisir que la Ville de Pontarlier soit toujours fière de ses athlètes. Mais s’il y a un autre athlète qui prend ma place sur ce panneau, alors ce sera bon signe pour le sport local !
Bio express
- Vincent Defrasne est né le 9 mars 1977 à Pontarlier. Biathlète licencié au C.S.R.P., il est couronné champion olympique de poursuite aux J.O. de Turin le 18 février 2006. Il compte deux autres médailles (de bronze) olympiques, en relais, aux J.O. de 2002 et de 2006.
- Il est détenteur de cinq médailles mondiales, une individuelle décrochée sur la poursuite des championnats du Monde de 2007, et cinq en relais (hommes et mixte) dont deux titres mondiaux.
- Après avoir mis un terme à sa carrière en mars 2010, il intègre en septembre 2010 l’administration du C.I.O. (Comité international olympique) à Lausanne.
- De 2011 à 2019, il est directeur de la fondation d’entreprise Somfy.
- En 2020, il fonde sa marque, Ayaq, spécialisée dans la confection de vêtements techniques pour la pratique du ski et des sports de montagne.
