Dans le but d’animer le débat public et d’offrir un temps d’information et de réflexion, la Région a mis en place Les rendez-vous de Castan. Le premier a eu lieu mi-novembre dernier et abordait la thématique des conduites addictives. Si plusieurs institutions ont pris la parole, les professionnels du terrain n’ont presque pas eu voix au chapitre.
Sur le papier, le concept est séduisant : “Cette initiative de la Région a pour objectif de créer du lien entre experts, citoyens, institutions et acteurs de terrain sur des sujets, de favoriser le dialogue, croiser les regards et nourrir la réflexion collective”, explique ainsi la collectivité régionale. Patrick Ayache, conseiller régional chargé d’animer le débat abonde. “Nous avons souhaité réunir des politiques, des chercheurs, des experts, tous ceux qui peuvent apporter leur expérience, leur savoir-faire pour en tirer la substantifique moelle, pour alimenter et améliorer nos différentes politiques publiques.”

En pratique, l’événement qui a duré près de 2 h 30 a plus pris l’apparence d’une conférence que d’un débat. Avec un léger goût d’entre soi. Pour ce premier rendez-vous de Castan qui a eu lieu le 12 novembre, au Conseil régional à Besançon, la thématique retenue portait sur les conduites addictives.
La Région, via sa compétence lycée, a choisi de placer la prévention, notamment des jeunes, au centre de cette soirée. L’Agence régionale de Santé, le rectorat, l’État, des maires dont Anne Vignot et Alain Chrétien (maire de Vesoul), des élus régionaux, étaient entre autres conviés. Nicolas Prisse, président de la Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives (M.I.L.D.E.C.A.) faisait office de grand témoin.
Ce dernier a notamment rappelé les chiffres effarants de la consommation des drogues, y compris alcool et tabac, et du coût monétaire social exorbitant (voir ci-contre). En revanche, les professionnels de terrain, notamment ceux des Csapa-Caarud, étaient invités à la soirée, certes, mais ont eu du mal à prendre la parole. “Il a même fallu l’arracher pour corriger une erreur” (N.D.L.R., lors de sa prise de parole, un élu a évoqué France Addictions au lieu d’Addictions France), note Samia Hoggas, directrice adjointe du Csapa Solea pour le Doubs. Invoquant une raison de temps, Patrick Ayache a également coupé court l’intervention de ces professionnels de terrain. “C’est dommage que l’on n’ait pas été sollicité pour préparer aussi en amont cette soirée. La parole a été donnée à 95 % aux élus et institutions. Un addictologue à la retraite (N.D.L.R., Gilles Lazar, également conseiller régional) a pris la parole mais il ne représente pas le terrain aujourd’hui. On a des programmes, on a un savoir-faire au sein des établissements scolaires, on est sur le terrain, on peut aussi faire part de ce qu’on a constaté. C’est dommage de ne pas aller plus loin. Cette soirée a le mérite de mobiliser, c’est bien que les politiques s’en emparent mais il faut qu’on s’en empare collégialement.”
Autre regret exprimé par certains professionnels, la confusion entre la question du narcotrafic et celle des conduites addictives. Comme l’a d’ailleurs souligné Nicolas Prisse, la liste des addictions continue de s’allonger : les drogues illicites, celles licites (alcool et tabac), mais aussi les écrans, le protoxyde d’azote, les jeux d’argent et de hasard… Or, il est vrai que le prisme d’entrée retenu concerne le narcotrafic. “En tant que parlementaire, j’ai beaucoup travaillé sur le narcotrafic. Il faut une dimension répressive mais ça ne suffit pas , a observé Jérôme Durain, président de la Région. Il y a encore du boulot sur la prévention, l’accompagnement, les soins. Il faut que dans un certain nombre de lycées, on puisse développer des actions de prévention, pour éviter que les jeunes tombent dans la consommation.” Nicolas Prisse précise : “C’est à l’adolescence que se construisent des garde-fous ou des vulnérabilités. Les drogues se goûtent à 16-17 ans. Il faut renforcer les compétences psychosociales, qui ont un impact majeur sur les conduites addictives. Des programmes existent de la maternelle au collège, pas pour le lycée. C’est insuffisamment développé. À l’université non plus, il n’y a pas assez de boulot fait pour dénormaliser ces comportements de consommation. On peut faire la fête sans substances.”
Pour reprendre la métaphore de Jérôme Durain, “il faut marcher sur deux jambes”, soit la répression et la prévention. Or, pour Lilian Babe, directeur d’un Csapa-Caarud pour l’association Oppelia, et administrateur de la Fédération addiction, la deuxième jambe est amputée pour nourrir la première. “Le 12 novembre, on ne parlait pas le même langage, ce n’était pas vraiment un débat. Aucun professionnel n’a été invité à parler de la réalité de la prévention dans les Csapa (Centres de soin, d’accompagnement et de prévention en addictologie) qui sont très mal financées. Alors que la prévention est une mission obligatoire, on a du mal à la tenir.” Lilian Babe a déposé 8 dossiers à la M.I.L.D.E.C.A., un seul a été reçu pour une subvention de 3 000 euros. Ce dernier regrette également la focalisation sur le narcotrafic qui tend à renforcer la stigmatisation et la culpabilisation des personnes consommatrices, et donc qui les éloignent des dispositifs de soin. “Mon discours n’est pas anti-répressif mais il est temps de rééquilibrer les choses. Les jeunes consomment parce que la société ne va pas bien. Ce qui est le plus efficace, c’est la prévention. Il existe un programme novateur, Verano, pour les 16-25 ans, qui correspond tout à fait aux problématiques évoquées le 12 novembre. Mais comment le déployer si on n’a pas les moyens ? Mon équipe Prévention comptait 4 personnes il y a deux ans. En 2026, elles ne seront plus que 2…”
Des moyens, c’est aussi la demande formulée par une proviseure, présente à la soirée. “La prévention ne s’arrête pas aux portes du lycée. La difficulté majeure est le temps, nous avons énormément d’objectifs : réussir le programme, le Bac, que les élèves aient leur orientation sur Parcoursup, qu’ils aillent bien. Il nous faut des sous pour faire venir des partenaires. Surtout en ruralité, où cela coûte plus cher.”
La Région compte 126 lycées. Depuis septembre 2024, seuls 39 signalements pour usage de substances psychotropes ont été constatés. “Au regard de l’ampleur du phénomène, on peut s’interroger”, relève Jean-Christophe Duflanc, directeur de cabinet du Rectorat. Ce dernier relève plusieurs contraintes, entre autres la difficulté de la preuve. “Le personnel ne peut pas opérer de fouilles, il faut faire appel aux forces de l’ordre et cela reste très rare.” Le représentant du rectorat remarque également une autocensure institutionnelle - les professeurs voulant répondre eux-mêmes aux problèmes des jeunes - une difficulté à détecter les signes et une difficulté d’articulation entre les partenaires. Affirmant la nécessité d’en faire un sujet prioritaire, Jean-Christophe Duflanc souhaite renforcer la formation des personnels.
Enfin, en fin de soirée, Christian Morel, vice-président régional en charge de l’agriculture a soulevé une question déterminante pour le territoire. “La viticulture est la deuxième filière économique après l’automobile. Il faut aussi trouver des solutions par rapport à la consommation d’alcool lors des fêtes, sportives, agricoles, culturelles, etc. Le premier moyen financier, ce sont les buvettes. Le pouvoir financier et économique qui se nourrit de toutes ses addictions est énorme.”
Une remarque qui résonne fortement avec l’actualité nationale et notamment le rapport préconisant l’interdiction de la vente d’alcool au bar du Palais Bourbon, à Paris. Ce, par mesure d’exemplarité plus que financière, ces dépenses d’alcool étant par ailleurs incluses dans les frais de mandat et donc payées par le contribuable. La plupart des députés se sont insurgés contre cette interdiction, au prétexte de la défense de la viticulture française. Nicolas Prisse de la M.I.L.D.E.C.A., a pourtant rappelé ce chiffre : le coût monétaire social de l’alcool est estimé à 102 milliards d’euros par an. L’alcool cause 41 000 décès par an, et est la deuxième cause de cancer.
