L’homme qui réside à Remonot, hameau des Combes, a fêté ses 100 ans en novembre dernier. À 18 ans, il s’engageait dans la 9ème Division d’infanterie coloniale avec laquelle il a livré de durs combats en Allemagne. Sa bonne étoile veille toujours sur lui.
À l’approche des commémorations de l’armistice de la Seconde Guerre mondiale le 8 mai prochain, qui de mieux placé qu’un homme qui a vécu le conflit pour en parler ? Ils ne sont plus nombreux à avoir traversé ses années sombres. Roger Guigon est un de ceux-là, peut-être le dernier du Haut-Doubs à pouvoir encore parler des horreurs de la guerre, mais aussi de ses anecdotes, plus légères.
Les horreurs, Roger Guigon les a vécues au cœur de la sombre forêt de la Hardt en Alsace, là où il participera à la terrible bataille du même nom au cours de laquelle, après six jours d’affrontements, du 28 novembre au 4 décembre 1944, sa compagnie est décimée. Le bilan est terrible : sur les 180 hommes de sa compagnie, 19 seulement en sortiront vivants, dont Roger Guigon. Après 15 heures de combats acharnés, il est fait prisonnier avec ses compagnons. Il échappe une nouvelle fois à la mort. “Une fois fait prisonnier, j’ai eu le choix de me diriger à droite où il y avait les soldats de la Wehrmacht, ou à gauche où il y avait des S.S. Si j’étais allé à gauche, il n’y aurait plus personne pour vous raconter ça…” dit le centenaire.
Parmi les anecdotes plus légères, preuve que la guerre peut aussi être une histoire de fraternité malgré tout, il y a celle-ci : “On crevait de faim, j’étais avec un Allemand à ce moment-là, au bord d’une rivière. Il a pris son fusil et a tiré dans l’eau, tuant plusieurs poissons qu’il a partagés avec moi…” se souvient M. Guigon.
Une fois fait prisonnier, le Français sera ensuite transféré au Stalag IV B de Mühlberg, situé à une cinquantaine de kilomètres au nord-ouest de Dresde en ex-Allemagne de l’Est. Selon ses souvenirs, le trajet s’est effectué à pied jusqu’à Sigmaringen en Bavière (soit plusieurs centaines de kilomètres), puis en train dans des wagons à bestiaux. Roger Guigon sera finalement libéré le 15 mai 1945 par les troupes russes “arrivées à cheval” se souvient-il.
Après un mois de convalescence, il sera affecté au 110ème Régiment d’infanterie, avant d’être démobilisé le 12 mars 1946. Pourquoi s’est-il engagé volontaire à l’âge de 18 ans ? “Par patriotisme, pour mettre les Allemands dehors” répond-il aujourd’hui. Avant d’ajouter, avec détachement et humour : “En Allemagne, j’aimais mieux les Fräulein !…” sourit le centenaire dont l’œil bleu pétille toujours, et qui n’est jamais avare d’une bonne blague.
Revenu entre-temps en France, c’est à la Libération de Pontarlier que Roger Guigon fait la rencontre de Simone Drezet, qu’il épouse en août 1946 après son retour de la guerre. Il lui restera fidèle jusqu’au décès de cette dernière en 2012. Son engagement dans le second conflit mondial vaudra à Roger Guigon plusieurs médailles : croix de combattant volontaire 39-45, médaille commémorative 39-45, médaille de reconnaissance de la Nation, et donc plus récemment la légion d’honneur pour le natif de Montbéliard qui avait quitté l’école dès 1939 pour entrer dans la vie active.
Dans son chalet de Remonot où il coule des jours paisibles depuis sa retraite des usines Sochaux où il a passé toute sa carrière professionnelle, il vit aujourd’hui avec la bienveillante présence de Jacqueline qui l’accompagne au quotidien. En décembre dernier, les habitants des Combes ont fêté les 100 ans de leur concitoyen. Toujours bon pied bon œil, celui qui s’est toujours passionné pour la philatélie, les échecs, la danse et le tarot, reste un grand lecteur de livres et de journaux. Il a été également pendant plusieurs décennies le fier porte-drapeau de la fédération des combattants de moins de vingt ans, secteur Morteau-Haut-Doubs, ainsi que celui de la section des anciens combattants des Combes. Roger Guigon a aussi l’habitude de passer du bon temps au sein du club des anciens du village avec lesquels il tape volontiers le carton. Dans un énième trait d’humour, Roger Guigon rétorque : “Je n’y vais plus trop, il n’y a que des vieux là-bas !” La légèreté, sans doute un élixir de longue vie pour ce fringant centenaire…
