L’homme élu plusieurs fois meilleur arbitre au monde a - enfin - sorti son autobiographie au début de l’été. À 80 ans, l’homme en noir a une mémoire infaillible. Il revient sur sa vie et les grands moments de sa carrière dans le milieu du foot professionnel.
C’est-à-dire : Pourquoi avoir attendu tant d’années pour coucher sur le papier le récit de cette incroyable vie ?
Michel Vautrot : « Tout est parti d’une sollicitation d’Alexandre Joly, un jeune historien qui est aussi arbitre, passionné par l’histoire de l’arbitrage à qui il a consacré sa thèse. Pour préparer son travail, il a contacté la plupart des arbitres connus. Je l’ai reçu chez moi et au fil des discussions il m’a dit “Michel, c’est impossible que tu ne laisses pas une trace de tout ce que tu as à raconter de ta vie.” J’avais déjà eu beaucoup de propositions pour que j’écrive un livre, notamment pendant l’affaire des portables (voir plus loin), mais je ne voulais pas m’engager dans cette démarche à ce moment-là. Quand Alexandre Joly est allé frapper à la porte de Solar, l’éditeur national, celui-ci a immédiatement dit oui. Je me suis dit que si je devais me raconter à travers une autobiographie, je devais parler de tout, n’oublier aucun pan de ma vie. C’est ce que j’ai essayé de faire à travers ce livre. »
Càd : Est-ce que ce livre vous a un peu servi de thérapie pour définitivement refermer certaines blessures ?
M.V. : « J’ai voulu montrer tous les aspects du monde de l’arbitrage dans le football, et que tout n’est pas rose. Au pire moment de cette affaire des portables à la fin de ma carrière, profondément blessé par l’injustice dont j’avais été victime, j’ai pensé à mettre un terme à ma vie. Et comme on ne peut pas arrêter un torrent de boue avec ses deux mains, j’ai beaucoup souffert de la calomnie de certaines personnes qui étaient des escrocs et des mythomanes et qui m’ont fait vivre un enfer. Je n’oublierai pas cet épisode jusqu’à la fin de ma vie et je ne comprendrai jamais pourquoi la Fédération ne m’a pas plus soutenu, mais raconter tous ces épisodes m’a en effet permis de remettre l’église au milieu du village. Et c’est un comble pour moi qui n’ai jamais eu de portable d’avoir été calomnié dans une affaire dite des portables ! (rires). »
Càd : Le livre s’appelle judicieusement Libre arbitre, ce n’est pas un hasard ?
M.V. : « J’ai toujours gardé ma liberté de parole. C’est sans doute lié à mon parcours, moi qui suis parti de zéro, qui aurais pu devenir curé ou bonne sœur, qui n’ai jamais pu faire de sport de ma vie à cause d’une maladie de jeunesse, qui étais plutôt du genre taciturne et renfermé et qui ai appris à m’imposer sur tous les terrains du monde à force de travail. Je dois tout à l’arbitrage. Ce livre, il est aussi destiné aux jeunes qui comme moi pensent qu’ils n’ont pas beaucoup de chance de s’en sortir parce qu’ils sont des petits gars de la campagne. Et pourtant, j’étais un de ceux-là et rien ne me prédestinait à devenir un arbitre qui a officié sur les plus grands terrains du monde. Les portes ne sont jamais fermées, il y a souvent des cales qui nous empêchent de les ouvrir, mais on finit par y arriver. La vie est faite aussi d’opportunités. Mes parents se sont séparés, ma mère est venue vivre à Besançon. Si ça n’avait pas été le cas, je serais resté à travailler derrière le cul des vaches à Saint-Vit ! »
Càd : Comment expliquez-vous que vous avez été pendant longtemps un des arbitres les plus respectés du monde ?
M.V. : « J’ai toujours fait preuve d’un grand naturel. Je savais d’où je venais et je ne l’ai jamais oublié. J’ai passé ma vie à avoir l’impression d’être dans un film et l’impression que ce que je vis n’était pas la réalité, tellement je ne m’attendais pas à vivre tout cela. Je pense que c’est l’authenticité et la simplicité qui ont fait de moi l’arbitre que j’ai été. J’ai pris toutes les choses qui m’arrivaient comme des bonus à chaque fois, sans plan de carrière, cela explique peut-être aussi d’avoir eu cette reconnaissance. »
Càd : Parmi les milliers de souvenirs, quels sont ceux que vous retenez en priorité ?
M.V. : « Paradoxalement, sans doute ceux que peu de monde connaît. Par exemple d’avoir été quatrième arbitre lors de la finale de la Coupe du Monde en 1982 en Espagne. Personne ne l’a su parce qu’on ne présentait pas tous les arbitres au début du match à l’époque. Mais c’est un souvenir très fort. Ou la fois où j’ai été le seul arbitre non asiatique (de tous les temps) à avoir sifflé une finale de coupe du continent asiatique. La même année que j’ai arbitré la finale de l’Euro 88 entre les Pays-Bas et l’U.R.S.S. Ou encore cette finale féroce Écosse-Angleterre de la coupe Rous en Angleterre. Je garde de ces rendez-vous des souvenirs inoubliables. Et globalement, tout ce que je n’avais pas appris dans les livres quand j’étais jeune, c’est l’arbitrage qui me l’a appris. »
Càd : Vous avez quelques regrets ?
M.V. : « Ma vie n’a été faite que de bonus, je ne peux pas avoir de regrets. Le seul que je puisse avoir, c’est de ne pas avoir pu fonder une famille. Quand tu te retrouves seul et que tu vieillis, c’est parfois compliqué. Mais j’aurais eu beaucoup de scrupules à laisser une femme ou des enfants seuls quand je partais pour plusieurs semaines. Les innombrables relations humaines que j’ai nouées au cours de ma carrière compensent sans doute ces regrets. »
Càd : L’arbitrage a fortement évolué depuis que vous avez quitté ce milieu. Que pensez-vous des avancées technologiques comme l’arbitrage vidéo (V.A.R.) ?
M.V. : « Cette évolution avec la vidéo est inéluctable, j’en ai bien conscience, sauf qu’avec cette technologie, on a complètement déshumanisé l’arbitrage et robotisé tous les arbitres. On nous a vendu le système V.A.R. comme étant la solution pour faire disparaître toute polémique, mais depuis que la vidéo est généralisée, il n’y a jamais eu autant de contestations et de polémiques. »
Càd : Comment avez-vous réussi à devenir le meilleur arbitre du monde, reconnu comme tel par la profession ?
M.V. : « Cela ne s’est pas fait en un jour ! Ma façon d’arbitrer a bien évolué. À mes débuts, j’étais plutôt du genre à brailler et à gesticular dans tous les sens comme une marionnette, pensant que c’est comme ça que j’allais me faire respecter. Quand j’étais encore un jeune arbitre, je me souviens parfaitement d’un épisode pendant un match de championnat de France à Troyes, où je reprochais aux joueurs d’être trop excités. Le capitaine, expérimenté, est venu me voir, m’a pris par l’épaule et m’a dit : “Tu sais Michel, ce n’est pas les joueurs qui sont excités, c’est plutôt toi et ça contribue à énerver tout le monde !” Ce jour-là, j’ai pris un coup de poing (positif) dans la figure et peu à peu, j’ai atteint une sorte de “force tranquille” qui a sans doute fait que j’ai été reconnu ensuite comme un bon arbitre. Depuis ce jour où j’avais pris une fantastique leçon, je me suis toujours dit qu’il ne fallait jamais se croire le plus fort et qu’on apprenait toujours des autres. »
Càd : Votre longue carrière a fait l’unanimité, ce qui ne vous a pas empêché d’avoir un jugement sévère à l’égard de certaines personnalités bien connues du football français. Guy Roux par exemple que vous ne manquez pas d’égratigner dans votre livre !
M.V. : « Oui, je n’ai pas peur de dire encore aujourd’hui que Guy Roux est un manipulateur ! Avec l’intelligence que cet homme a, son comportement autour des terrains a souvent été odieux. Il a toujours essayé de manipuler les arbitres et je n’ai jamais admis qu’un homme, qui devrait montrer l’exemple, soit prêt à tout pour avoir des résultats. Il est déjà allé jusqu’à fouiller le vestiaire des arbitres pour voir si une équipe ne nous avait pas offert un cadeau. Des méthodes de voyou ! Il s’est toujours opposé à une réforme que j’avais soutenue fortement : la présence d’un quatrième arbitre au bord du terrain. Pour la simple raison que sur le banc, il ne pouvait plus faire ce qu’il voulait… »
Càd : On imagine que vous avez suivi de près la Coupe du Monde cet été ?
M.V. : « Je vais avouer quelque chose : en vieillissant, je n’ai plus la même passion du foot qu’avant… Je ne me suis pas levé à 3 heures du matin pour regarder un match, alors qu’avant je l’aurais fait. Ce qui m’interpelle, c’est qu’on a le sport le plus populaire du monde, mais avec les plus mauvais comportements… Le sport est devenu un sport business et plus je vieillis, plus je m’agace là-dessus. Les règles de l’arbitrage sont devenues incompréhensible. Avant, une main était volontaire ou pas, point. Maintenant, et en plus avec le V.A.R., c’est devenu ingérable. Concernant les violences dans le foot, on nous répond que par rapport au nombre de matchs joués, il y a peu d’incidents. Mais une agression dans un match est déjà une agression de trop ! Le problème principal, c’est l’absence de sanctions. Un amateur qui prend un carton rouge dans un match à Saint-Vit paiera 50 euros d’amende, un pro ne paiera rien ! On ne peut pas avancer non plus l’argument selon lequel le foot ne serait que le reflet de la société. Regardez ce qui se passe dans le rugby, le hand, le basket : jamais on ne voit de tels comportements. Un joueur de rugby expulsé dans son club ne pourra pas jouer avec l'équipe nationale. Au foot, ce n’est pas le cas. Il y a beaucoup d’argent dans le foot, mais il n’y a jamais de sanctions financières. » Propos recueillis par J.-F.H.
L’affaire des portables
En 2003, Michel Vautrot avait eu le cran de dénoncer une tentative de subornation dans le milieu arbitral, sur la base de téléphones portables vendus à prix d’ami. Loin de le féliciter pour sa vigilance morale, les autorités compétentes, la Fédération française de football (F.F.F.) et l’Union nationale des arbitres français (U.N.A.F.), l’avaient au contraire mis hors circuit. Des années après les faits, tout le monde sait que le Bisontin avait mille fois raison : le truand revendeur de portables a été incarcéré à Nice, et l’honneur de Michel Vautrot entièrement lavé. Plus de vingt ans après les faits, l’homme qui n’a jamais eu de portable (!) souffre encore de cet épisode injuste. n
Michel Vautrot - Libre arbitre
Le roman d’une vie hors du commun
304 pages, 19,90 euros - Aux éditions Solar
