À travers 30 questions-réponses sur le travail frontalier en Suisse, l’universitaire et président du Forum Transfrontalier Alexandre Moine, avec trois autres auteurs, répond aux interrogations que l’on se pose régulièrement sur ce thème, en évacuant au passage certains a priori tenaces. Interview.

C’est à dire : Pourquoi cet ouvrage collectif ? Que nous apprend-il que nous ne sachions déjà sur le travail frontalier ?

Alexandre Moine : L’idée était de publier quelque chose de simple, accessible à tous, mais qui ne sacrifie pas pour autant à la complexité du sujet. Raison pour laquelle Jean-Claude Rennwald (politologue et journaliste suisse) à l’origine du projet s’est adjoint les services de trois autres personnes chacune spécialiste d’un domaine pour aboutir à ce livre qui se décline autour de 30 questions, qui balaie les thèmes juridiques, sociaux, mais aussi de vivre ensemble, d’aménagement du territoire, etc. Avec, pour chaque réponse, les références scientifiques sur lesquelles nous nous sommes appuyés les quatre pour nourrir ce livre, que les lecteurs peuvent ensuite aller creuser s’ils veulent approfondir la question.

Les quatre auteurs de cet ouvrage qui éclaire la question du travail frontalier, dont le Français Alexandre Moine, à droite (photo Éditions Alphil).

Càd : Les frontaliers volent-ils des emplois aux travailleurs résidents ? Les frontaliers sont-ils des profiteurs ?… Vous employez volontairement un ton provocateur dans certaines questions. Est-ce pour démonter certains clichés ou a priori tenaces ?

A.M. : Exactement. Nous avons par exemple souhaité montrer dans quelle mesure le travail frontalier n’est pas en concurrence avec le taux de chômage suisse, que le statut de frontalier n’a pas que des avantages, etc. De quoi contrer quelques idées préconçues côté français ou démonter quelques idées xénophobes côté suisse. En 30 questions simples et lisibles, l’idée est bien de porter à la connaissance du plus grand nombre des informations qui permettent de mieux comprendre l’envers du décor du travail frontalier pour éviter ainsi de s’en tenir à cette image erronée des frontaliers qui gagnent beaucoup d’argent et désorganisent toute une région.

Càd : Cet ouvrage est tout public, s’adresse-t-il aussi aux instances politiques des deux pays ?

A.M. : Oui, car l’impact du travail frontalier n’est toujours pas assumé complètement par les autorités. Cela fait plus de 25 ans que suite aux accords bilatéraux le travail frontalier s’est énormément développé et qu’on n’a toujours pas trouvé les réponses en termes de mobilité, de transports en commun ou d’infrastructures. En France, malgré la bonne volonté affichée, ça n’avance pas. La Suisse compte aujourd’hui 400 000 travailleurs frontaliers dont 215 000 qui traversent tous les jours la frontière entre Bâle et Genève via l’Arc jurassien, et il y a un vrai défaut d’accompagnement de cette attente en termes de mobilités. Malgré ce que certains élus affirment, il n’y a toujours pas de cadencement réel en train entre Morteau et La Chaux-de-Fonds. Côté Pontarlier, il n’y a toujours pas de solutions pour le trafic vers le canton de Vaud. Entre autres exemples.

Càd : Vous appelez à une certaine régulation du travail frontalier via la construction d’une Suisse et d’une Europe sociale. Qu’est-ce que cela signifie ?

A.M. : Les règles issues des accords bilatéraux ne sont pas en adéquation avec un système suisse qui fonctionne différemment selon les cantons. Il serait bien de tendre vers une meilleure justice entre les systèmes institutionnels français et suisses. Il paraît totalement anormal que ce soit à la France de payer le chômage des frontaliers qui perdent leur travail. C’est une aberration totale qui coûte cher au système français. Ce qu’il faut harmoniser et réguler, ce n’est pas le nombre de frontaliers, qui prouve le dynamisme de tout un territoire, mais ce sont les systèmes suisse et français. Ainsi que les questions de mobilité, de production de logements, etc.