L’un des derniers fleuristes indépendants de Morteau est menacé de fermeture. Après un été caniculaire, une conjoncture économique exsangue et des habitudes qui délaissent les fleurs, Cyril Varrault et Jérôme Fourgeux de la boutique Des Sens aux fleurs se donnent jusqu’à la fin de l’année pour décider de l’avenir de leur commerce.

Dans sa boutique rue du Clos Jeune, véritable petit écrin où s’entremêlent fleurs coupées, plantes, décorations, bougies… Cyril Varrault garde son habituel entrain. Derrière son grand étal, le créateur floral continue de dispenser des conseils à ses clients, animé par sa passion pour les végétaux. Le cœur y est encore un peu mais la réalité rattrape tout de même le fleuriste installé depuis 16 ans à Morteau avec son associé Jérôme Fourgeux.

Début octobre, les deux artisans ont été contraints de fermer leur boutique à Valdahon. Celle de Morteau est en suspens. « Tout va se jouer à la fin de l’année. En novembre-décembre, on va faire un gros déstockage. Si c’est un flop, je réfléchirai si ça vaut la peine de continuer, souffle Cyril Varrault. On fait beaucoup de sacrifices pour nos commerces, nos clients. Si je ferme, je me dis que j’aurai fait le maximum. Quelque part, ce n’est plus moi qui ai les rênes, c’est aux consommateurs de décider de ce qu'ils veulent : encore des petits commerces ou uniquement des grandes enseignes ? »

Cyril Varrault de la boutique Des Sens aux fleurs, dans le métier depuis 30 ans, a vu les usages changer profondément.

Au-delà de la situation personnelle de la boutique Des sens aux fleurs, le créateur floral qui s’épanouit dans le métier depuis 30 ans identifie plusieurs facteurs qui contribuent à assécher la profession.

La conjoncture économique, d’une part, l’impact de la hausse du carburant des fournisseurs et pour les livraisons, qui n’est pas répercutée sur le prix chez Cyril Varrault, d’autre part. Mais le fleuriste constate surtout un changement dans les usages. « La fleur pour soi, c’est terminé. On perd des parts de marché mais ce n’est pas tant la concurrence. Par exemple, avec les incinérations, il y a moins de fleurs. Les cérémonies, la Toussaint, Noël, Pâques, il n’y a plus la même euphorie. On est dans une société qui est devenue désenchantée, on n’a plus le plaisir de recevoir. »

Et puis, il y a l’aspect financier. « On sera toujours les premiers sacrifiés dans un budget, souligne le fleuriste. On est aussi dans la surconsommation au détriment d’une consommation raisonnée. Les gens n’ont plus envie de faire les magasins et ne demandent plus de conseils. On a perdu le plaisir de faire son bouquet personnalisé dans une société de gens pressés. » Cyril Varrault s’est toujours battu pour se démarquer en apportant des nouveautés. L’artisan a été rattrapé par des enseignes qui proposent les mêmes produits à moindre prix. « La fleur et la plante, c’est un marché qui n’a pas de prix fixe. Et pourtant, nous, ça fait dix ans que les roses sont au même tarif (4,95 euros). »

Enfin, l’été caniculaire et le réchauffement climatique constituent aussi des épines piquées profondément dans le métier de fleuriste. Si les fortes chaleurs ont quasiment décimé le stock de Cyril Varrault — ce dernier ayant fait le choix fort de ne pas avoir recours à une chambre froide mais de travailler avec le frais — les aléas climatiques dérèglent les fleurs. « La saison de la pivoine se rétrécit de plus en plus. Le lys, par exemple, était auparavant à 3-4 euros, aujourd’hui, le prix se situe vers 6, 7 voire 9 euros. Le changement climatique génère des virus au niveau des bulbes, ce qui amène une perte de production. Dans le futur, il va falloir se démarquer, adapter les produits que l’on veut vendre en fonction de la météo. Tout est à repenser. »

Sandrine Raichon et Séverine Chambelland enseignent l’art floral à une quarantaine d’apprentis au C.F.A. Hilaire de Chardonnet, à Besançon.

Le coup de massue est arrivé dernièrement. Aux Pays-Bas, en Hollande, lieu qui centralise la plus grande bourse aux fleurs du monde, un projet du gouvernement prévoit d’augmenter le taux de T.V.A. sur les fleurs, les plantes, les bulbes et les produits de pépinière, qui passerait de 9 à 21 %. Si les implications concrètes ne sont pas encore connues, Cyril Varrault craint une hausse des prix. « En France, en 16 ans, la T.V.A. sur les fleurs est passée de 5,5 % à 10 % que je n’ai pas répercutés sur mes tarifs… Pour les fleuristes indépendants, ça va devenir compliqué. »

En France, en dix ans, le nombre de fleuristes a chuté de 15 200 en 2013 à un peu moins de 7 700 en 2023 (chiffres Valhor et FranceAgriMer). Morteau a perdu la moitié de ses fleuristes en trois ans, passant de 4 à 2.

Pour autant, malgré toutes ces difficultés, le métier et les fleurs font encore rêver. À Besançon, le C.F.A. Hilaire de Chardonnet forme 32 apprentis en C.A.P. Fleuriste (qui dure 2 ans) et 13 en Bac Pro (2 ans encore après le C.A.P.). Des promotions qui ne désemplissent pas et intègrent aussi bien des jeunes que des personnes en reconversion. « Les effectifs se maintiennent, ils augmentent même depuis l’ouverture du Bac pro en 2019 », constatent Sandrine Raichon et Séverine Chambelland, les deux enseignantes des matières professionnelles dans la section fleuriste. « C’est un métier qui a du sens, ça ne m’étonne pas que des gens en reconversion s’y projettent, renchérit Christophe Alfandari, directeur du C.F.A. Mais c’est aussi un métier dur que l’on sous-estime. Il génère aussi beaucoup de fantasmes, c’est pour cela que nous constatons aussi pas mal de ruptures de parcours, des personnes qui ne vont pas jusqu’au bout. »

Une fois diplômés, les apprentis trouvent du travail. « Les 4 ans d’apprentissage sont essentiels pour devenir un artisan de la fleur », souligne Sandrine Raichon. Le métier est méconnu, ce n’est pas juste faire des bouquets. Technologie professionnelle, botanique, physiologie du végétal, connaissance des végétaux (les apprentis C.A.P. doivent en apprendre 360, plus de 500 pour les Bac pro)… autant d’outils et de connaissances qui donnent toute sa couleur et sa saveur à l’artisanat floral. « Aujourd’hui, la fleur est un produit de luxe, souligne Sandrine Raichon, enseignante depuis 19 ans. Il faut être capable de se démarquer et de sortir de l’ordinaire avec la créativité, la qualité du travail, des fleurs de meilleure qualité, une meilleure gestion du végétal. Le métier est en danger mais il a de l’avenir, il se transforme. »

L’une des évolutions du métier réside dans une attention accrue au développement durable et à l’environnement. Or, les consommateurs ne suivent pas toujours cette tendance. Séverine Chambelland, avant d’enseigner, a été fleuriste à son compte pendant 20 ans. « Je suis assez sensible à l’environnement. J’ai voulu mettre en place des emballages kraft, utiliser des fleurs plus locales. Mais le consommateur n’était pas forcément en adéquation avec la façon dont je voulais travailler. Par exemple, on voulait bien un emballage kraft mais on me demandait des pivoines en janvier… »

Malgré tout, le métier de fleuriste n’a donc pas laissé tomber son dernier pétale, il s’épanouit dans de nouvelles directions. Charge au consommateur de suivre le chemin semé de fleurs.


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