Commerçante à Besançon, Shiva - nous l’appellerons ainsi pour préserver son identité - est Iranienne. Elle suit avec attention tous les événements qui touchent à son pays d’origine dont elle espère secrètement la libération prochaine.

Soudain, au milieu de la conversation, un coup de téléphone. Une cousine qui vient d’avoir des nouvelles fraîches d’une partie de la famille qui s’était réfugiée dans sa maison de campagne au pied des montagnes du nord de l’Iran, loin de la capitale Téhéran arrosée de bombes. Les deux femmes échangent en langue persane, le farsi. Le ton reste enjoué, les nouvelles sont rassurantes…

Il n’y a pas un jour sans que Shiva - un prénom répandu là-bas dont on affublera cette Bisontine, à sa demande - ne reçoive des nouvelles de son pays qu’elle avait dû quitter à l’âge de 21 ans, quelques années après que les gardiens de la révolution ont enfermé le pays dans leur dogmatisme et leur intolérance.

Dès 1979, à la proclamation de la République islamique par l’ayatollah Khomeini, la vie quotidienne n’a plus été la même pour Shiva et sa famille. “En 1985, alors que j’avais 19 ans, je me suis fait arrêter par les gardiens de la révolution tout simplement parce qu’avec des copines lors d’une soirée on avait mis la musique un peu fort. Ça nous a valu un mois de prison, avec la confiscation de nos papiers d’identité” se souvient la Bisontine. Dès la proclamation de la révolution en 1979 qui a suivi le renversement du Shah, l’ambiance a radicalement changé dans les rues de Téhéran où Shiva vivait alors. “Dès l’âge de 16 ans, on nous a obligées à porter le foulard au lycée. Certaines l’enlevaient dès la sortie des cours, mais il y avait des brigades qui passaient à moto devant le lycée et qui tabassaient avec des chaînes les filles qui enlevaient leur foulard…”

Commerçante à Besançon, celle que nous prénommerons Shiva regarde avec attention les événements qui se produisent actuellement dans son pays, l’Iran.

Quelques années plus tard, en pleine guerre Iran-Irak, les parents de Shiva disent à la jeune fille et à sa sœur cadette de quitter le pays, devenu trop dangereux pour elles. “Nous avons donc tout quitté. De Téhéran, nous avons rejoint la Turquie où nous espérions obtenir un visa de l’ambassade des États-Unis, qui nous l’a refusé. Nous nous sommes alors tournées vers l’Allemagne qui a refusé également notre venue. C’est alors que notre grande sœur qui était déjà en France nous a proposé de la rejoindre. Nous avons attendu un visa pendant 9 mois. Une fois le visa reçu, nous avions 20 jours pour quitter le pays. Nous avons atterri en France, à Orly, le 7 mars 1997. Un cousin et ma sœur aînée sont venus nous chercher à Paris, nous sommes arrivées à Besançon rue Battant. J’avais 21 ans, je parlais juste le farsi et l’anglais” raconte celle qui est aujourd’hui Franco-Iranienne.

C’est au C.L.A. de Besançon qu’elle a appris la langue française et a rencontré d’autres ressortissants de la communauté iranienne installés ici, avec lesquels Shiva a créé l’association franco-persane Golestan (Jardin de fleurs en persan) au milieu des années quatre-vingt-dix. Une manière de retrouver une partie de sa vie d’avant avec certains compatriotes qu’elle fréquente toujours à Besançon plus de trente ans après.

Commence alors pour l’Iranienne un long parcours pour assurer son insertion professionnelle en France. Elle commencera aux Salins de Bregille dans le cadre d’un T.U.C. (Travaux d’utilité collective), un contrat d’insertion en vogue à l’époque pour mettre le pied à l’étrier des jeunes. C’est dans cette structure médico-sociale que Shiva fera la plus grande partie de sa carrière, gravissant les échelons un à un, se formant à la cuisine, puis à l’informatique, jusqu’à gérer une des unités de formation à destination des personnes malvoyantes et aveugles.

En 2019, elle quitte les Salins avec l’objectif de créer sa propre entreprise. Elle se forme à la Chambre de métiers à la gestion d’entreprise. Puis arrive le Covid. Elle apprend qu’un des commerces emblématiques de Besançon est en vente. Elle convainc les banques du bien-fondé de son projet et réussit à acquérir ce fonds de commerce du centre-ville au printemps 2021. Depuis, elle s’épanouit à la tête de ce commerce où elle a réussi à garder les fidèles tout en conquérant de nouveaux clients.

Depuis le mois dernier et les bombardements sur son pays d’origine, Shiva reste rivée sur les actualités, à l’affût du moindre soubresaut, et nourrissant de grands espoirs sur le dénouement de ce conflit. “Les Iraniens attendaient ça depuis plus de 45 ans. Les répressions de janvier ont été plus affreuses que jamais. Le peuple iranien a été plongé dans la misère par ce régime. Nous espérons tous que l’armée finisse par se retourner contre le régime. Avec ce qui se passe depuis quelques semaines, j’espère de tout cœur que cette fois-ci mon pays est proche de la liberté…” ajoute Shiva qui a deux enfants et deux petits-enfants, tous nés sur le sol français et qu’elle rêve de pouvoir un jour emmener découvrir leurs racines en Iran.

Shiva n’est retournée qu’une fois dans son pays natal depuis son départ. C’était en 2009 pour les obsèques de sa maman. Elle compte bien y retourner bientôt, pour un événement infiniment plus heureux, espère-t-elle : la libération de son pays du joug des gardiens de la révolution et l’avènement, enfin, d’une vraie démocratie, dans un pays si riche de son histoire et de sa culture.


Cet article vous est proposé par la rédaction de La Presse Bisontine
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