En mai 1936, le Front populaire remporte les élections législatives. Près d’un siècle plus tard, que reste-t-il du Front populaire et des avancées sociales ? Éléments de réponse avec Guillaume Roubaud-Quashie, maître de conférences en histoire contemporaine à l’Université de Bourgogne, spécialiste entre autres du communisme et de l’histoire des politisations populaires.

C’est à dire : Le Front populaire est né il y a 90 ans, en mai 1936. Presque un siècle plus tard, quel est l’héritage du Front populaire ?
Guillaume Roubaud-Quashie :
Le Front populaire fait partie des événements historiques qui résonnent encore. Il y a une mémoire populaire, notamment pour une raison : c’est une des grandes conquêtes sociales des derniers siècles. Le Front populaire, ça a été des mobilisations sociales historiques du point de vue de leur ampleur et qui ont entraîné des changements dans la vie quotidienne pour des millions de personnes : introduction des congés payés pour tout le monde, mais aussi des augmentations de salaire importantes. Il y a une mémoire du Front populaire qui est plus forte que d’autres événements historiques des derniers siècles parce que beaucoup de gens ont construit ce mouvement populaire par leur mobilisation, par la grève, par le soutien.

Guillaume Roubaud-Quashie est maître de conférences en histoire contemporaine à l’Université de Bourgogne, spécialiste entre autres du communisme et de l’histoire

Càd : Est-ce la dernière grande conquête sociale en France ?
G.R.-Q. :
Non. Mais c’est vrai que ces conquêtes sociales apparaissent dans des circonstances toujours exceptionnelles. Il y a évidemment le contexte très particulier de la Libération. Une bonne partie des élites de l’avant-guerre se retrouve particulièrement mise en cause en raison de l’attitude qui a été la leur pendant la Seconde Guerre mondiale. Et ça libère évidemment des énergies nouvelles, notamment celles qui sont dans des orientations très progressistes qui avaient été celles de la Résistance. Il ne s’agit pas juste de refaire la France de 1939 une fois que les Nazis en sont chassés. Il s’agit de faire une France nouvelle qui ne permettra pas que les horreurs reviennent.

À l’échelle du siècle, on pense bien sûr à Mai-68, une immense mobilisation sociale et qui entraîne des changements importants. Il y a bien sûr des changements qui se font aussi parfois sur base plus électorale. Mais si on prend la question du Front populaire, les avancées sociales sont assez massives : avant, pas de congés payés, ensuite, des congés payés pour tout le monde. C’est assez radical. Et puis, il y a la diminution du temps de travail hebdomadaire, on passe de 48 heures à 40 heures, c’est énorme. Après, de 40 à 39, puis 35.

Càd : Vous évoquez d’immenses mobilisations sociales. Peut-on faire un parallèle entre la mobilisation du Front populaire et celles des Gilets jaunes ?
G.R.-Q. :
Il y a évidemment des points communs parmi les gens mobilisés dans le mouvement des Gilets jaunes. Dans les deux cas, il y a une volonté de vivre mieux, une volonté que la justice, ou ce qui est perçu comme telle en tout cas, progresse. Mais la grande différence par rapport à beaucoup de mouvements du XXème siècle, c’est la place accordée aux organisations. Le Front populaire, c’est un mouvement des organisations. Le Front populaire, c’est d’abord un rassemblement d’organisations politiques et d’organisations syndicales. Et cela a une conséquence très importante dans l’histoire sociale. C’est une syndicalisation de masse. Le mouvement du Front populaire se traduit par une entrée massive dans les syndicats et dans les partis politiques. Le mouvement des Gilets jaunes, on voit bien que c’est beaucoup plus compliqué par rapport aux organisations. À certains égards, ils se rapprochent presque plus des mouvements citoyens du XVIIIème siècle ou du début du XIXème siècle en quelque sorte.

Càd : Vous évoquez une entrée massive dans les syndicats à l’occasion du Front populaire. Aujourd’hui, quelle est la place des syndicats ? Ont-ils encore du poids ?
G.R.-Q. :
Les syndicats d’aujourd’hui représentent encore des centaines de milliers de personnes. Il est vrai que le monde syndical d’aujourd’hui ne couvre pas l’ensemble des professions pour différentes raisons, notamment pour des raisons liées à l’insécurité. Se syndiquer dans certains cadres, c’est parfois prendre des risques, c'est parfois compliqué. Le fait qu’il y ait moins de très grandes entreprises, en tout cas que la part des salariés qui travaillent dans de très grandes structures diminue, constitue un handicap pour les syndicats.

Càd : Les classes populaires se réfugient désormais plus dans le vote extrême droite. Comment l’expliquez-vous ?
G.R.-Q. :
Le Rassemblement National, mais le Front National avant lui, a développé des discours qui recoupent des aspirations au progrès social. Quand, dans le même temps, la droite et même une partie importante de la gauche ne portaient pas toujours ces ambitions-là. D’ailleurs il faut noter qu’il leur est arrivé, notamment dans le Pas-de-Calais, de revendiquer l’héritage de Jaurès, parfois même de Georges Marchais. Il y a un paysage de confusion, l’extrême droite a tenu un discours de volontarisme en matière de progrès social. Or, aujourd’hui, on a l’impression que l’orientation stratégique ou tactique du Rassemblement national est plutôt en train de s’infléchir avec la montée en puissance de Jordan Bardella qui affiche clairement des volontés de rapprochement avec le grand patronat et sur fond d’un discours de ce qu’ils appellent l’union des droites. Cela a mis en difficulté un discours de progrès social. Et puis, il y a le recul de la syndicalisation, le fait que les gens se retrouvent un petit peu seuls pour réfléchir politiquement plutôt que de réfléchir avec les collègues de travail dans le monde syndical. Si vous êtes dans des collectifs de travail beaucoup plus petits, que vous n’avez pas ce contact avec une partie des travailleurs qui sont des travailleurs immigrés, vous pouvez commencer à fantasmer. Cela peut aussi être un terreau qui permet aux réponses de l’extrême droite de se développer.