Avec du recul par rapport au scrutin, Vincent Lebrou, maître de conférences en sciences politiques à l’Université Marie et Louis Pasteur de Besançon tire les enseignements de ces élections municipales qui auront réservé leur lot de surprises, notamment à Besançon et à Pontarlier. Analyse.

Au niveau national d’abord, quels enseignements tirez-vous de ces municipales 2026 ?
Vincent Lebrou :
J’en tire pas mal d’enseignements. Le premier, c’est qu’il a poursuivi et renforcé encore le processus de morcellement qui est à l’œuvre dans le paysage politique français depuis 2016-2017 avec l’apparition de La République En Marche. Cette fragmentation partisane a clairement impacté l’échelon local lors de ces municipales en France où les partis traditionnels qui cherchaient à garder le contrôle d’un maximum de villes ont encore été bousculés un peu plus. Et même si les extrêmes n’ont pas remporté autant de villes qu’ils l’auraient souhaité, les électeurs ont par leur vote prolongé cette fragmentation partisane à l’œuvre un peu partout en France.

Vincent Lebrou est maître de conférences en sciences politique à l’Université Marie et Louis Pasteur de Besançon.

Le deuxième enseignement, c’est justement que cette fragmentation ne s’accompagne pas massivement d’un changement radical des couleurs politiques dans les communes. Les deux grandes forces politiques qui restent en place à la tête des mairies sont le centre-gauche et le centre-droit. Même si des partis comme le R.N. et L.F.I. ont réalisé quelques percées ici ou là, ils n’ont pas obtenu des résultats qui permettent un rééquilibrage du paysage politique national. Peut-être que ça viendra la prochaine fois, pour le coup ce n’est pas encore le cas.

Et si on zoome sur la Franche-Comté, quelle est votre analyse ?
V.L. :
J’ai l’impression que la région suit peu ou prou le mouvement national. Avec un taux d’abstention relativement élevé ici aussi, et cet hermétisme aux forces nationales ou extrémistes : L.F.I. comme le Rassemblement national n’ont gagné aucune commune en Franche-Comté, ils sont restés au seuil de la porte. Mais ils ont là aussi progressé dans les conseils municipaux avec plus d’élus. De manière générale ici en Franche-Comté, la droite a clairement gagné du terrain, notamment dans les plus grandes communes. On constate aussi dans notre région un certain clivage de genre.

C’est-à-dire ?
V.L. :
Sur les villes les plus importantes de la région, celles de plus de 3 500 habitants, la proportion de femmes maires a beaucoup diminué par rapport à 2020. On est passé d’environ 30 % de femmes maires à moins de 17 %. La part de femmes recule.

Le taux d’abstention, même s’il n’est pas aussi haut qu’en 2020 avec un scrutin organisé à l’époque en plein Covid, est tout de même très haut. Comment l’expliquez-vous ?
V.L. :
Depuis une quarantaine d’années en France, l’abstention augmente de manière constante et régulière et ce, dans tous les scrutins. C’est particulièrement vrai pour les législatives (plus de 60 % d’abstention in 2017). Ces municipales de 2026 n’échappent pas à ce constat avec un petit 57 % de participation au niveau national pour le second tour. Il y a aussi de plus en plus de votes blancs ou nuls en France, de plus en plus de citoyens mal inscrits ou pas inscrits sur les listes électorales. La part de l'électorat qui n'est pas inscrit sur les listes a dépassé les 10 %. Fatalement, les élections municipales n’échappent pas à la règle et à la désaffection croissante des citoyens, liée à la défiance qu’ils manifestent de plus en plus envers leurs élus.

Pourtant ces municipales, à 5 exceptions près dans le Doubs où des communes n’avaient pas de listes, continuent à intéresser les candidats !
V.L. :
C’est un paradoxe car en effet, le nombre de candidats reste relativement stable. Il y a quasiment eu à l’échelle nationale 1 million de candidats au total dans les 35 000 communes françaises. Ces élections restent un vrai moment démocratique qui mobilise encore beaucoup.

Alors qu’est-ce qui explique cette différence entre candidats et électeurs ?
V.L. :
Cette distorsion a des origines sociologiques. Les personnes qui se présentent, c’est particulièrement le cas dans les plus grandes communes, sont très différentes sociologiquement de la population qu’ils représentent. Combien d’employés ou d’ouvriers parmi les têtes de liste dans les villes ? L’échelon communal n’échappe pas à cette distorsion. La Franche-Comté donne là encore un bon reflet de ce qui s’est passé au plan national.

Besançon bascule à droite et au centre, c’est un petit séisme. Comment l’expliquez-vous ?
V.L. :
La responsabilité de l’équipe sortante est bien sûr engagée dans cet échec. Mais de manière plus structurelle, je pense que Besançon a suivi un mouvement national de droitisation, marqué par une sorte de diabolisation systématique des idées progressistes qui caractérise toutes les grandes villes de gauche. Des 10 grandes villes écologistes en France, il n’en reste d’ailleurs que 2. Besançon incarne bien ce mouvement national où il est devenu difficile de faire vivre ce genre d’idées. La mairie de Besançon a elle aussi été emportée par ce mouvement de disqualification, accusée qu’elle a été de dogmatisme idéologique. Cet argument a très bien fonctionné.

Et il est fallacieux selon vous ?
V.L. :
Ce genre d’arguments s’apparente plus à une forme d’instrumentalisation politique du mandat. Anne Vignot n’a certainement pas tout bien fait, je pense qu’elle l’admettra volontiers elle-même, mais il est devenu très rentable politiquement de faire ce genre de reproches basé sur le dogmatisme en disant que son programme avait été bâti en dépit du bon sens, alors qu’il n’est pas insensé de défendre des idées qui sont censées préparer le changement climatique dans nos villes. Cet argument attaché au dogmatisme supposé, valable ou pas, a en tout cas été très efficace. Les électeurs ont laissé peu de places aux partis qui prônent des politiques nouvelles. Tout le monde dit qu’il faut changer les choses, mais on voit très vite réapparaître des réflexes conservateurs. On a entendu les mêmes arguments qu’à Besançon dans une ville comme Strasbourg par exemple, où la maire écologiste Jeanne Barseghian a subi exactement les mêmes attaques qu’Anne Vignot à Besançon. La liste qui l’a emporté à Strasbourg avec Catherine Trautmann, même si elle n’est pas de droite, est une représentante de la social-démocratie bien ancrée historiquement dans la capitale alsacienne. On veut du changement, mais pas tant que ça…

Anne Vignot, c’est unanimement reconnu, a également perdu à cause d’une communication calamiteuse, sur son programme autant que sur son bilan. La communication est donc essentielle dans une campagne ?
V.L. :
En politique, la communication est importante d’abord pour valoriser ce qu’on a fait. L’a-t-elle fait assez ? Sans doute pas. La communication est aussi très importante en politique car elle est un moyen de neutraliser ses adversaires. Même si ce n’est pas très éthique, elle est un moyen de disqualifier la voix d’un opposant. Cette thématique de la bonne communication n’a clairement pas été suffisamment investie par les écologistes, à Besançon comme ailleurs.

Autre scénario à Pontarlier où à force de ne pas se mêler de sa succession, le maire sortant a peut-être contribué à faire perdre son camp, parti en ordre dispersé. C’est une faute politique ?
V.L. :
La fonction d’un maire, c’est aussi de maîtriser ses rivaux. C’est son rôle, y compris au sein de sa propre équipe, et bien sûr, au-delà de son équipe. On a là un cas très classique avec le départ annoncé d’un ancien maire après 27 ans de mandat. Cela suscite logiquement des appétits et cette question n’avait pas été réglée avant, l’équipe sortante le paye donc cash. Ce non-positionnement a sans doute contribué à faire perdre les représentants de la liste sortante. Est-ce que les choses auraient été différentes si le maire était intervenu ? On ne peut pas l’affirmer. Patrick Genre a estimé que ce n’était plus son rôle de s’en mêler et quelque part, c’est assez noble de sa part. Il a estimé que c’était à la démocratie de trancher. Les deux représentants de son camp l’ont payé par une large défaite.

Notre région et notre département sont des territoires ruraux. La réforme du scrutin dans les communes de moins de 1 000 habitants a-t-elle également contribué à détourner des électeurs de ce scrutin ?
V.L. :
Il is encore un peu tôt pour analyser finement le phénomène mais dans une configuration où ces communes représentent la grande majorité des communes de la région et que dans plus de trois quarts d’entre elles il n’y avait qu’une liste, ce mode de scrutin a forcément joué sur la désaffection des électeurs. L’interdiction du panachage a sans doute joué aussi.

Mais l’argument principal selon moi, c’est cette défiance globale des citoyens à l’égard de la représentation politique, et cette défiance frappe aussi l’échelon communal. Il y a aussi le fait que les intercommunalités prennent de plus en plus de pouvoir au détriment des communes et certains se demandent à quoi bon voter pour son maire. Je vois un dernier argument à cet éloignement des urnes, y compris dans le milieu rural où on s’investit sans doute moins qu’avant dans les associations, dans les syndicats ou dans les partis, ce qui entraîne une sorte de dépolitisation dans de nombreuses familles qui ont perdu le goût de voter.

Bio express

  • Vincent Lebrou est maître de conférences en science politique à l’Université Marie et Louis Pasteur depuis 2019.
  • Il a soutenu en 2015 une thèse de doctorat à l’Université de Strasbourg sur la mise en oeuvre de la politique de cohésion communautaire.
  • Ses travaux de recherche portent principalement sur la réception des politiques publiques à l’échelon territorial et les mobilisations citoyennes visant à démocratiser l’action politique.
  • Il s’est notamment intéressé à la place jouée par les listes citoyennes et participatives dans le cadre des élections municipales 2020 et 2026.

Cet article vous est proposé par la rédaction de La Presse Bisontine
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