Spécialiste des questions d’éducation, l’ancien professeur des écoles devenu député de la Ière circonscription du Doubs défend une autre vision de l’Éducation nationale. Laurent Croizier mène en ce moment une mission parlementaire sur ce thème. Interview.

C’est à dire : Vous avez été nommé au début de l’été vice-président d’une mission parlementaire sur le thème du « maillage scolaire à l’épreuve du défi démographique ». En quoi consiste ce chantier ?

Laurent Croizier : Il s’agit de répondre à cette question : comment l’école de la République va-t-elle pouvoir affronter le choc de la baisse démographique dans notre pays ? Cette mission intervient en parallèle de l’expérimentation lancée par le ministre de l’Éducation nationale, Édouard Geffray, dans 18 départements, dont le Doubs, qui vise à construire la carte scolaire en intégrant explicitement les contraintes locales. Son but : que ce ne soient plus les chiffres calculés à Paris qui s’imposent aux territoires mais que les décisions partent de la base en fonction des besoins spécifiques de chaque territoire.

Le député du Doubs Laurent Croizier sera candidat à sa succession lors des législatives de l’an prochain

Càd : Qu’entendez-vous par choc démographique ?
L.C. :
Notre pays fait face à un choc démographique comme on n’en a jamais vu. En 2025, pour la première fois depuis l’après-guerre, le nombre de décès en France a dépassé celui des naissances. Cette rupture démographique a des conséquences très concrètes sur l’école, sur nos communes et au final sur le financement de notre modèle social.

Dans notre département du Doubs, à la rentrée, nos écoles accueilleront près de 800 élèves de moins en primaire que l’année dernière. Cette tendance va s’amplifier : dans les trois prochaines années, ce seront près de 1 000 élèves en moins par an attendus dans le premier degré dans le Doubs. Au niveau national d’ici 2035, la France comptera 1,7 million d’élèves en moins. Ce phénomène est massif, c’est du jamais vu. L’élu que je suis mesure à quel point l’école est au cœur des enjeux de dynamisme économique d’un secteur et d’aménagement du territoire.

Càd : Dans ce contexte, que prônez-vous pour l’école ?
L.C. :
Jusqu’à maintenant, une baisse des effectifs scolaires signifiait forcément un nombre de postes d’enseignants à supprimer ou la fermeture de telle classe ou de telle école. On ne peut plus continuer comme ça. Car la baisse des effectifs n’aura pas les mêmes conséquences partout. Dans les territoires ruraux, perdre une classe et a fortiori une école, ça bouleverse le quotidien des familles, le périscolaire, le service de restauration pour une commune, les temps de transports, etc. En gros, c’est l’attractivité locale qui recule.

En milieu urbain, la fermeture d’une classe ou d’une école n’a pas toujours les mêmes répercussions. Une fermeture de classe n’est jamais anodine, il faut donc changer de logiciel en matière de carte scolaire. Je prône une programmation pluriannuelle par cycles de trois ans concernant la politique éducative et la construction des cartes scolaires. Et ces cartes scolaires devront être préparées en concertation avec les élus locaux, les parents d’élèves et les représentants des enseignants. Il faut que les solutions soient construites sur le temps long. Cela donnera un peu plus de sérénité aux maires, comme aux familles. C’est tout l’enjeu de cette expérimentation : tenir compte des besoins de terrain pour ensuite définir les moyens. C’est l’inverse de la situation actuelle.

Càd : L’anticipation est donc la clé ?
L.C. :
Quand on se trouve face à un tel choc démographique, on peut subir, ce qu’on a trop tendance à faire, et on peut anticiper, c’est ce que je propose. Il faut donc rompre avec cette logique de réaction qui nous condamne à subir. C’est justement l’objet de cette expérimentation qui concerne le Doubs et 17 autres départements en France qui repose sur le principe d’anticiper et de construire des solutions adaptées à chaque territoire. Il faut aussi en finir avec la crise annuelle concernant la question des moyens alloués et à celle de l’élaboration de la carte scolaire qui tous les deux sont dictés du ministère depuis Paris. À cette méthode, il faut substituer une stratégie de plus long terme.

Nous devons tirer parti de cette baisse démographique pour instaurer de nouvelles méthodes d’anticipation et d’organisation. Pour appuyer tout cela, je viens de mettre en place un outil.

Càd : En quoi consiste-t-il ?
L.C. :
C’est un outil d’évaluation et de suivi que je vais mettre à disposition des maires du département. Une sorte de tableau de bord qui leur permettra d’anticiper beaucoup mieux les effectifs scolaires, en lien avec la démographie de leur commune, et avoir ainsi à disposition une projection sur au moins trois ans. Je m’apprête à présenter ce nouvel outil au D.A.S.E.N. Cet outil doit aussi servir à envisager des fermetures d’écoles à moyen terme. Car il ne sert à rien d’envisager l’agrandissement d’une école si c’est pour la fermer trois ans après.

Càd : Quel exemple concret proposez-vous pour répondre à cette baisse de la démographie ?
L.C. :
J’ai fait au début de l’été une proposition de loi à l’Assemblée nationale visant à limiter les effectifs de classes à 24 élèves de la petite section de maternelle à la classe de troisième au collège. Cette proposition porte l’ambition exigeante d’ériger l’école en levier d’égalité des chances, de redonner sa force à l’ascenseur social et d’offrir à chaque enfant une école de la réussite, plus juste et plus humaine. La charge pour l’État serait compensée par la création d'une taxe additionnelle à l’accise sur les tabacs. Si on peut profiter de la baisse des effectifs scolaires pour baisser le nombre d’élèves par classe, et sans augmenter le budget de l’Éducation nationale, ce sera un réel progrès pour le bien-être et l’apprentissage des élèves.

Càd : Moins d’élèves, ça signifie quand même plus de classes, donc plus d’enseignants. Or, la profession peine désormais à trouver des candidats. Que proposez-vous ?
L.C. :
Depuis 2022 que j’ai été élu député, je porte la réforme de la formation des professeurs. Avant, les enseignants devaient avoir 5 ans d’études théoriques avant de prétendre au C.A.P.E.S. et pouvoir commencer à exercer. Avec la réforme qui entre en vigueur, la formation théorique est de trois ans et les deux années suivantes sont de la pratique, sur le terrain, avec une rémunération. Résultat : avec cette récente réforme, on a à nouveau plus de candidats au métier d’enseignant. À ce propos, j’ai formulé 25 propositions pour revaloriser le métier d’enseignant et ces propositions ne concernant pas uniquement la rémunération qui n’est qu’un de ces 25 points.

Càd : Mais le niveau de l’école en France continue à baisser dramatiquement, les derniers chiffres du classement P.I.S.A. en attestent…
L.C. :
Oui, c’est aussi un des combats que je mène sur ce thème de l’éducation qui me tient particulièrement à cœur, moi qui ai été le premier de ma famille à obtenir le Bac et que l’école de la République a réussi à me faire progresser, à ce que je puisse devenir professeur des écoles, et à en être là où j’en suis aujourd'hui. Le niveau général des élèves doit augmenter et pour cela il faut renforcer les savoirs fondamentaux et encourager l’effort. Ce classement P.I.S.A. souligne une forte baisse des niveaux et une augmentation des inégalités sociales. La France est 22ème en maths et 29ème en apprentissage de la langue, sur la quarantaine de pays de l’O.C.D.E. Élever le niveau de nos élèves est la condition impérative pour réactiver l’ascenseur social. J’estime toujours qu’on mesure la grandeur d’un pays à l’ambition qu’il porte pour sa jeunesse.

Càd : Ces questions d’éducation que vous portez depuis 2022, vous comptez les défendre encore l’année prochaine, sachant que les élections de 2027 sonneront la fin du macronisme que vous soutenez ?
L.C. :
En 2027, nous aurons un autre contexte et j’ai le sentiment que l'expression démocratique se radicalise autour de deux pôle extrêmes que sont le R.N. et L.F.I. Je ferai donc tout pour ne pas avoir à subir ce duel Le Pen-Mélenchon. Quand on est démocrate et républicain on ne peut pas avoir comme candidat Marine Le Pen ou Jean-Luc Mélenchon. Ce scénario serait une catastrophe pour notre pays.

Càd : Vous êtes donc prêt à soutenir en 2027 un candidat comme Édouard Philippe si c’est lui qui émerge, vous qui êtes du MoDem ?
L.C. :
Sans problème. Comme Gabriel Attal, Édouard Philippe est un homme qui a la capacité de rassembler les Français. Mieux qu’un Bruno Retailleau par exemple. Il est évident que la droite modérée, le centre et la gauche modérée seront en attente d’un candidat. Édouard Philippe, Gabriel Attal ou même Sébastien Lecornu sont en capacité d’incarner ces valeurs.

Càd : Vous briguerez un nouveau mandat de député dans la foulée de l’élection présidentielle ?
L.C. :
Oui, j’ai la volonté de poursuivre mon travail. Proposer à l’Assemblée nationale des mesures pour l’école et la jeunesse est au cœur de mon engagement depuis 2022. On doit impérativement relever l’ambition du pays à l’égard de ce sujet et le chantier est encore colossal.