Comme les espèces protégées dont il ne peut que déplorer la disparition depuis qu’il travaille à la Réserve Naturelle Nationale du lac de Remoray, Bruno Tissot fait aussi figure de conservateur en voie de disparition plus attaché à l’observation et aux actions de terrain qu’aux formalités administratives. Instants biodiversité.
Pénétrer à l’intérieur d’une réserve naturelle nationale comme celle de Remoray est déjà un privilège, le faire accompagner d’un conservateur historique rend la visite encore plus savoureuse. “J’ai toujours collé mon métier au terrain. C’est un travail de proximité qui évolue au rythme de la nature”, explique Bruno Tissot, bien conscient que pour bénéficier de cette liberté d’action, il a pu compter sur la compréhension de son entourage, son épouse notamment. Si ce n’est une présence de tous les instants, il était souvent en observation à l’aube ou au crépuscule “quand les diurnes croisent les nocturnes” pour assister au déplacement des uns et des autres et vérifier ainsi de visu la présence, l’arrivée, le retour de telle ou telle espèce.
Les zones humides sont l’une des composantes fortes de la réserve de Remoray. Avec satisfaction, il rappelle l’intérêt d’avoir acquis quelques parcelles forestières attenantes à la réserve qui ont été débarrassées au fil du temps des épicéas pour retrouver leur fonction naturelle de zone humide. “Cela a permis de retrouver la faune spécifique des marais avec le retour par exemple d’espèces de papillon. Ce travail qui avait été réalisé avec l’entreprise Jura Nature Services en a inspiré beaucoup d’autres.” Défricher n’était que le début d’une gestion très précise de ce marais soumis ensuite au fauchage et au pâturage de chevaux de race Polsky arrivés sur site en 1999. “Ils sont dehors de mai à octobre puis on les place en hivernage chez un agriculteur voisin. Leur action vient compléter, diversifier la fauche.” Pour l’anecdote, le conservateur se souvient qu’après avoir expliqué à un sous-préfet que la fauche en balles rondes permettait d’exporter de la matière organique, celui-ci lui avait demandé dans quel pays était exportée cette matière ! Bruno Tissot était un peu l’homme à tout faire de la réserve, conduisant lui-même le tracteur, s’occupant aussi des chevaux, comptant les oiseaux, piégeant les insectes…
Au loin se dressent les épicéas de la Grande Côte. “En 2017, on a réussi à classer cet espace forestier en réserve biologique intégrale où plus aucune coupe n'est autorisée. C’est devenu un laboratoire pour les scientifiques. On y trouve les plus vieux arbres du Haut-Doubs. Certains épicéas ont plus de 300 ans et pointent à 53 m de hauteur.” La gestion des zones humides de la réserve n’est qu’un compromis permanent avec le maintien contrôlé de zones herbeuses, de quelques petits épicéas, d’arbres isolés car les uns et les autres ont leurs espèces spécifiques. Il n’y a pas de place au cloisonnement. “Quand on parle de fauche tardive, ce n’est jamais avant le 15 août.”
Un chevreuil passe au loin. Aussi précautionneuse soit-elle, la gestion de la réserve n’empêche pas la disparition d’espèces assez emblématiques comme la bécassine des marais. Un vrai crève-cœur. “On peut agir sur des espèces qui ne sortent pas de la réserve et encore. Je pense par exemple aux populations d’amphibiens et de batraciens qui paient un très lourd tribut au réchauffement climatique.”
Bruno Tissot a un profil atypique y compris dans son parcours. Passionné d’ornithologie, il entame néanmoins des études assez poussées en philosophie. “Je suis entré à l’association des Amis de la Réserve naturelle de Remoray en 1986 où j’ai effectué ensuite mon objection de conscience avant d’être embauché en 1990 comme animateur nature et chargé du suivi ornithologique. Je suis arrivé au moment où tout se mettait en place”, explique celui qui finira par se retrouver conservateur de la réserve en 1993.
Face au déclin de la biodiversité de la réserve et aussi pour éviter de sombrer dans une inexorable dépression, Bruno Tissot a décidé de se diversifier depuis une quinzaine d’années dans l’entomologie. Une vraie planche de salut mental. Aujourd’hui, la réserve de Remoray est en pôle position dans l’étude des insectes et notamment dans la connaissance des diptères. Autre action qui lui tient à cœur, la réintroduction d’une espèce de papillon : le fadet des tourbières. “Chaque année pendant trois ans, on est allé capturer 60 individus de cette espèce dans la vallée du Drugeon pour les réintroduire ici avec toutes les précautions et autorisations scientifiques qui s’imposent. Les résultats sont très bons. L’an dernier, il y a eu plus de naissances sur la réserve que de prélèvements dans la vallée du Drugeon.”

8 000 espèces ont été inventoriées : 250 espèces d’oiseaux, 700 à 800 espèces de plantes, 1 000 espèces de champignons et tout le reste en insectes dont plus de 2 000 espèces de diptères. La réserve naturelle nationale de Remoray a aussi une vocation de laboratoire à ciel ouvert qui sert de test avant de généraliser à d'autres territoires. C’est ici, autre exemple, qu’ont été réalisés les premiers reméandrements de cours d’eau comme ce fut le cas sur le ruisseau des Vurpillières en 1997. “Cela a permis de remonter le niveau de la nappe en la connectant avec les zones humides. Sur le plan hydrologique, c’est une réussite mais on observe aujourd’hui un excédent de matière organique sous forme de cyanobactéries très néfaste sans savoir d’où cela provient.”
Au rayon des rares bonnes nouvelles, le retour inattendu de la fourmi de l’Oural ou formica uralensis. “Cette espèce avait été identifiée dans la tourbière du Bélieu en 1990. Il y a un ans, on en a retrouvé un individu dans un piège posé pour capturer les mouches.” Le crépuscule se précise, l’heure idéale pour écouter le chant de parade, dit la croule, de la bécasse des bois. La récolte auditive fut bien maigre, troublée uniquement par le passage d’une bécassine migratrice et son chevrotement si singulier. À défaut de bécasse, on se consolera avec l’observation d’un beau blaireau partant en quête de nourriture.
En retraite depuis le 1er mai, Bruno Tissot a quand même choisi de rester bénévole au sein de l’association ne serait-ce que pour continuer à faucher ces zones humides si sensibles et si attachantes pour un naturaliste.
